À mesure que l’Europe affirme ses ambitions en matière de souveraineté numérique, une réalité s’impose : la question n’est plus de savoir si le sujet est stratégique, mais comment le rendre réellement opérationnel.

Tribune signée par Thierry Bedos, Area Vice President South EMEA, Keepit
Que ce soit par le renforcement des exigences réglementaires, la montée en puissance de l’IA, les tensions géopolitiques et l’extraterritorialité de certaines législations, les entreprises européennes prennent conscience de leur dépendance structurelle à des infrastructures et fournisseurs non européens. La souveraineté numérique n’est plus un slogan politique ; elle pose des questions très concrètes de continuité d’activité, de gouvernance et de maîtrise du risque.
Derrière l’intention affichée de privilégier des solutions souveraines, je vois émerger une question plus complexe : comment maintenir en conditions opérationnelles les exigences des métiers ?
La souveraineté ne se décrète pas, elle se prouve
Être souverain ne signifie pas se replier. Bien au contraire ! Cela signifie conserver un pouvoir réel sur ses données, ses infrastructures et ses capacités de reprise. Être souverain, c’est pouvoir choisir - et pouvoir changer.
Dans le cloud, la dépendance ne tient pas seulement à l’hébergement, mais aux architectures imbriquées et aux modèles économiques. Beaucoup d’organisations découvrent que leurs données critiques sont protégées par des solutions reposant sur les mêmes hyperscalers que leurs applications de production. La résilience devient circulaire.
Une véritable souveraineté suppose une indépendance structurelle : infrastructures distinctes, stockage immuable, capacité de restauration indépendante. La question n’est donc pas seulement où sont les données, mais qui contrôle leur disponibilité.
L’écart entre stratégie souveraine et réalité métier
Je le constate tous les jours, l’orientation vers des solutions européennes progresse. Les directions juridiques alertent sur l’extraterritorialité, la concentration technologique inquiète. Certes les conseils d’administration intègrent clairement la résilience numérique dans leurs priorités, mais sur le terrain, les métiers doivent bien continuer à fonctionner !
La direction financière attend de la prévisibilité, les achats recherchent la rationalisation, le juridique exige conformité et traçabilité, et l’IT doit garantir performance et intégration. C’est là que se situe la tension. Une solution plus souveraine mais plus complexe ou moins fluide risque d’être écartée, même si elle réduit la dépendance. La souveraineté ne peut pas être un simple supplément d’âme : elle doit répondre aux mêmes standards d’efficacité.
Maintenir en conditions opérationnelles les ambitions européennes
L’angle mort du débat reste la continuité d’activité. Choisir une solution européenne pour ses applications ne suffit pas si la sauvegarde ou la restauration dépendent d’autres acteurs ou hyperscalers hors Europe.
A mon avis, maintenir en conditions opérationnelles ce que veulent les métiers suppose trois exigences :
D’abord, une indépendance réelle des infrastructures critiques. Clairement, les environnements de sauvegarde et de restauration doivent être isolés des plateformes de production. En cas d’incident majeur, de cyberattaque ou de défaillance d’un fournisseur, la capacité de reprise ne dépend pas du même écosystème.
Ensuite, l’immutabilité et la traçabilité des données. Dans un contexte où l’IA automatise de plus en plus d’actions, la possibilité de revenir à un point précis dans le temps devient stratégique. L’intelligence sans réversibilité est un multiplicateur de risque.
Enfin, l’alignement entre conformité et efficacité. Les exigences réglementaires européennes, qu’il s’agisse de protection des données, de résilience opérationnelle ou de gouvernance de l’IA, doivent être intégrées nativement dans les solutions technologiques. Si la conformité devient un projet parallèle, elle ralentit l’innovation. Si elle est conçue dès l’origine dans l’architecture, elle devient un avantage compétitif.
L’essor de l’IA rend cette exigence de maîtrise plus critique que jamais. En agissant sur les systèmes, elle étend la souveraineté à tout l’écosystème : données, infrastructures et capacités de restauration. L’Europe a raison de défendre un cadre ambitieux, mais sa crédibilité dépendra de solutions robustes et compétitives.

